dimanche 9 juin 2013

JUSTICE A LA TURQUE 3



Création le 10 juin 2013

  Pour bien comprendre, il faut avoir lu l'article :

"Justice à la Turque 2"

Au moment où la désolation était la plus grande, où les cris étaient les plus déchirants, un bruit sourd se répandit dans la multitude. Un bâtiment chargé de bonnets de coton était dans le port. On s’informa. C’était, disait-on, un trois-mâts marseillais. Seulement, aurait-il douze mille bonnets de coton pour tout le monde ? On se précipita vers les barques, on s’entassa comme dans un naufrage, et une véritable flottille couvrit le lac, s’avançant à force de rames vers la rade. À la Goulette, il y eut encombrement, cinq ou six barques coulèrent, mais, comme il n’y a que quatre pieds d’eau dans le lac de Tunis, personne ne se noya. On franchit le détroit et l’on s’avança vers le trois-mâts la Notre-Dame-de-la-Garde. Le capitaine était sur le pont et attendait. À l’aide d’une longue-vue, il avait vu l’embarquement, la lutte, le naufrage : il avait tout vu.

En moins de dix minutes, il eut trois cent barques autour de lui. Douze mille voix criaient désespérément : « Des bonnets de coton ! des bonnets de coton ! » Le capitaine fit un signe de la main ; on comprit qu’il demandait le silence, et l’on se tut.
— Vous demandez des bonnets de coton ? dit-il
— Oui ! oui ! oui ! fut-il répondu de toutes parts.
— C’est très bien, dit le capitaine ; mais, vous le savez, messieurs, le bonnet de coton est un objet fort demandé dans ce moment-ci. Je reçois des nouvelles d’Europe qui m’annoncent que le bonnet de coton est à la hausse.
— Nous savons cela, dirent les mêmes voix, nous savons cela, et nous sommes prêts à faire un sacrifice pour en avoir.
— Écoutez, dit le capitaine, je suis un honnête homme.

 
Les Juifs tremblèrent. C’était ainsi qu’ils commençaient toujours leurs discours quand ils s’apprêtaient à écorcher un chrétien.
— Je ne profiterai pas de la circonstance pour vous rançonner.

 
Les Juifs pâlirent.
— Les bonnets de coton me coûtent quarante sous l’un dans l’autre.
— Allons, ce n’est pas trop cher, murmurèrent les Juifs.
— Je me contenterai de gagner cent pour cent, continua le capitaine.
— Hosannah ! crièrent les Juifs.
— À quatre francs les bonnets de coton ! dit le capitaine.


Douze mille bras se tendirent.
— De l’ordre, dit le capitaine ; entrez par bâbord, sortez par tribord.


Chaque Juif traversa le pont, reçut un bonnet de coton et versa quatre francs. Le capitaine encaissa quarante-huit mille francs, dont trente-six mille de bénéfice net. Les douze mille Juifs rentrèrent dans Tunis, enrichis d’un bonnet de coton et appauvris de quatre francs.


Le lendemain, le capitaine se présenta chez le bey.
— Ah ! c’est toi, dit le bey.

 
Le capitaine se prosterna aux pieds du bey, et baisa ses babouches.
— Eh bien ? demanda le bey.
— Eh bien ! Altesse, dit le capitaine, je viens te remercier.
— Tu es satisfait ?
— Enchanté !
— Et tu préfères la justice turque à la justice française ?
— C’est-à-dire qu’il n’y a pas de comparaison.
— Tu n’es pas au bout.
— Comment ! je ne suis pas au bout !
— Non ; attends.

 
Le capitaine attendit. Le mot n’avait plus rien qui l’effrayât. Le bey appela son secrétaire. Le secrétaire entra, croisa ses mains sur sa poitrine, et s’inclina jusqu’à terre.
— Écris, dit le bey.


(  La suite au prochain article )